Sophiatown, symbole d'une culture assassinée

Écrit par / mise en page Doumé Vendredi, 27 Août 2010 07:33

 

 

 

 

 

 

Sophiatown dans Johannesburg était un vaste arrondissement multiculturel.

 

Jusqu'en en 1955, Sophiatown (1) était un îlot où cohabitaient en bonne intelligence les populations noires, indiennes et blanches alors que tout autour l'Apartheid, sans être codifié, était déjà en marche. Dans ce quartier habité par une classe moyenne à tendance artistique, les cabarets de blues, de jazz et de twist, comme dans le Harlem des années vingt, accompagnaient un peuple de noctambules jusqu'au petit matin.

 

 

 

 

C’était un véritable vivier culturel, une pépinière de nombre de légendes du jazz sud-africain. C’était une place forte de l’ANC, organisation qui, sous l’impulsion des jeunes Nelson Mandela et Oliver Tambo, défendait résolument les droits des populations noires.

 

 

 

En 1954, une loi a décidé que selon la race à laquelle on appartenait, on devait vivre dans telle ou telle zone. Sophiatown a alors été réservée aux blancs ! Le 9 février 1955, 4.000 soldats et policiers ont emmené les habitants de force pour Soweto (SOuth WEst TOwn). Tout a été démoli à coups de bulldozers. Seule l’église a été épargnée. Sur les ruines encore fumantes de la démolition, un nouveau quartier a été construit pour les blancs : Triomph ! (2)

 

 

 

 

 

Sophiatown est devenu le symbole de la culture que l’on assassine


Les tentatives de déstabilisation de la société urbaine noire par le gouvernement et la lutte acharnée contre l'appropriation de l'objet urbain par les Noirs culminèrent avec la destruction de Sophiatown. Le Group Area Act (3) de 1950 institua la ségrégation résidentielle, déplaçant de nombreuses populations noires vers des zones d'habitation séparées. Le Western Areas Resettlement Act de 1953 marqua la fin des espoirs pour reconnaissance sociale de la population noire. Sophiatown devait être détruite et ses habitants déplacés vers Soweto (acronyme de South West Township), pour y être répartis par groupes linguistiques.

 

 

 

Dans le Johannesburg de 1959, la production musicale multiraciale King Kong fut le bouquet final de la culture de Sophiatown, un objet hybride typiquement sud-africain que les dévots de la pureté culturelle et raciale étaient déterminés à étouffer. La banlieue blanche de Triomf fut érigée sur les ruines de Sophiatown, immortalisée une dernière fois dans le film brillant et éminemment politique de Lionel Rogosin, Come Back Africa. Le jazz africain représenté dans le film par la performance de Miriam Makeba mourut ou s'exila avec Miriam, Dorothy Masuka, Hugh Masekela, Jonas Gwangwa, Dollar Brand, Letta Mbulu, Caiphus Semenya et beaucoup d'autres musiciens.
     

 

 

 

À l'exception du quartier d'Orlando, dont la construction commença en 1932, aucun sentiment d'appartenance à une communauté n'existait alors à Soweto, au sein de cet alignement de maisons en brique de type boîte d'allumettes. L'urbanisme reflétait le point de vue des autorités sur la population urbaine noire, considérée comme étant provisoirement en ville. Les Noirs urbains perdirent, pour un temps au moins, l'identité jusqu'alors incarnée par Sophiatown et son mode de vie. Ils protestèrent beaucoup plus vigoureusement contre la destruction de Sophiatown que contre celle de bidonvilles : ils avaient le sentiment que ses rues, ses maisons et ses institutions étaient fondamentalement les leurs.
     

 

 

 

Le père Huddleston se lamentait ainsi : " Sophiatown est finalement rayée de la carte et sa population dispersée ; je veux croire que l'Afrique du Sud aura perdu là non seulement un lieu mais aussi un idéal ". Même au moment où les bulldozers du gouvernement rasaient les maisons, Sophiatown généra une effervescence culturelle inégalée dans l'histoire urbaine de l'Afrique du Sud. Même à l'état de souvenir, Sophiatown est un symbole, un point de référence légendaire pour les écrivains noirs et artistes de toutes sortes. Aujourd'hui, nombre de musiciens et professionnels de la culture sont à la recherche de l'esprit artistique autrefois incarné par ce quartier légendaire.

 

David B. Coplan

 

 

 

 

(1) Le nom de Sophiatown fait référence à Herman Tobiansky qui avait acheté en 1899 la terre où devait s'ériger un quartier blanc de Johannesburg. Il baptisa les rues au nom de ses enfants et la ville au nom de sa femme.
(2) Sophiatown redevint une banlieue blanche rebaptisée "Triomf" (Triomphe en afrikaans). En février 2006, Amos Masondo, le maire de la municipalité de Johannesburg redonna officiellement son nom de Sophiatown au quartier en présence de nombreux anciens résidents noirs expulsés en 1955.
(3) Le Group Areas Act No. 41 (littéralement « Loi sur les zones réservées ») est l'une des premières et principales lois d'Apartheid, instaurée en Afrique du Sud le 27 avril 1950. Elle obligeait aux différentes populations définies deux mois plus tard par le Population Registration Act de résider dans des zones urbaines d'habitation prédéfinies. Les centres-villes, ainsi que les quartiers les plus développés et les mieux équipés, étaient généralement interdits aux populations de races non-Blanches (les Noirs, les Métis et les Asiatiques).

 

 

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